Sommes-nous plus violents quand nous manquons d’espace ?

Bain de foule dans une piscine de Suining (Chine), le 14 août 2011 (QUIRKY CHINA NEWS/REX/SIPA).Bain de foule dans une piscine de Suining (Chine), le 14 août 2011 (QUIRKY CHINA NEWS/REX/SIPA).

 

L’environnement physique exerce une influence psychologique et comportementale que l’on peut soupçonner mais qui est rarement démontrée. Son influence sur notre réceptivité aux demandes d’autrui a été suggérée par une étude menée aux États-Unis où des passants étaient abordés par un enfant de 8 ans qui leur disait qu’il s’était perdu et qu’il aimerait que l’on appelle ses parents.

 

Les résultats ont indiqué que la proportion d’aide apportée à un enfant était fonction de la taille de la ville dans laquelle la demande est formulée : tandis qu’environ trois quarts des personnes accostées apportaient leur aide dans les petites villes, c’était le cas moins d’une fois sur deux dans des grandes villes comme New York, Chicago ou Boston [1].

 

En ce qui concerne des conduites sociales plus négatives, selon des données statistiques françaises, il existe un lien entre la taille d’une agglomération et le nombre de victimes d’agression dans la population générale [2]. La difficulté est évidemment d’interpréter cette observation brute. Depuis une cinquantaine d’années, les sociologues ont essayé de clarifier la relation entre l’urbanisation et les taux de criminalité.

 

Dans une ancienne étude américaine [3], des chercheurs employaient deux critères d’urbanisation : 1) le nombre de personnes par kilomètre carré, et 2) le nombre moyen d’individus par pièce d’habitation. Ces données étaient effectivement liées à un indice de “désintégration sociale” comme le taux de délinquance ou la mortalité infantile. Cependant, le taux d’urbanisation et la pathologie sociale n’étaient plus corrélés lorsque l’on contrôlait des facteurs comme le niveau socio-économique et les appartenances culturelles.

 

Densité et agressions

 

En ce qui concerne la densité des espaces de vie, l’examen rapide du taux annuel d’homicide dans les grands centres urbains suggère que ce facteur ne serait pas très utile en soi à l’explication de l’agression : il est en effet de 34.6 pour 100.000 à Washington, de 14.4 à New York, de 1.4 à Berlin, 1.2 à Rome et 0.5 à Tokyo.

 

D’autres facteurs semblent mieux expliquer la violence dans les villes (où la criminalité est toujours plus élevée que les campagnes) : la pauvreté, les discriminations sociales, ou encore un bas niveau de contrôle social informel [4]. L’entassement à l’intérieur des espaces d’habitation semble également constituer une donnée pertinente.

 

Une intéressante étude éthologique réalisée auprès d’une population de grands singes (qui durant l’hiver vivent dans des locaux qui ne représentent que 5% de la superficie de l’endroit où ils vivent le reste de l’année) indiquait qu’ils étaient effectivement plus irritables. Les agressions augmentaient mais de manière relativement modeste, tout comme les salutations de soumission ou les toilettages [5]. Ceci est cohérent avec l’idée d’un effet de l’entassement sur l’humeur.

 

Une recherche en laboratoire sur l’entassement

 

Dans une étude expérimentale considérée comme un classique [6], deux chercheurs de l’université de Virginie ont manipulé la densité et l’espace personnel de sujets humains. Huit étudiants étaient assis serrés les uns contre les autres, soit à une distance confortable, soit dans une pièce exiguë, soit dans un local plus vaste.

 

Chacun des quatre groupes ainsi constitués avait pour tâche d’évaluer la punition à administrer à des délinquants (études de cas). Le groupe "serré" administrait des punitions beaucoup plus sévères et se sentait plus à l’étroit indépendamment de la taille de la pièce. Comme dans le cas des recherches sur le bruit [7], les relations entre l’entassement et les émotions négatives sont modulées par le sentiment qu’a l’individu de pouvoir contrôler la situation.

 

Dans une autre étude, on a exposé des sujets à des densités faibles ou fortes. Dans la condition "forte densité", le groupe de participants était amené à croire qu’il pouvait terminer l’expérience à son gré, alors qu’on ne fournissait pas cette possibilité à l’autre groupe. En forte densité, la tolérance à la frustration était nettement diminuée, mais la perception d’une possibilité de contrôle annulait cet effet.

 

Taille des espaces de vie et violences

 

Les recherches montrent que la taille des logements en milieu urbain est corrélée avec la criminalité. Selon une étude, les jeunes enfants qui habitaient dans des logements exigus étaient jugés plus agressifs par leurs pairs, ce qui pouvait s’expliquer par le fait que les parents adoptent des méthodes éducatives souvent plus empreintes d’irritation et de coercition lorsque la place fait défaut.

 

Une même relation entre l’entassement et l’agression a été mise en évidence dans les environnements psychiatriques et carcéraux, où sentiment de contrôle est faible [8]. Deux chercheurs ont montré, en étudiant les agressions commises dans 19 prisons fédérales américaines que plus les cellules étaient exiguës, plus les agressions contre le personnel et les agressions contre les co-détenus étaient élevées.

 

Inversement, une autre étude indiquait diminution de 30% des détenus dans une prison était liée à une diminution de 60% des agressions, tandis qu’une augmentation de 20% des prisonniers conduisait à une élévation de 36% des agressions [9]. Au stress que représente le fait d’être incarcéré (restriction de comportement, perte de contrôle, interactions sociales réglementées et pauvres) s’ajoute donc souvent l’effet néfaste de l’entassement.

 

En conclusion, s’il est avéré que l’effet de l’entassement sur l’agression n’est pas direct mais est déterminé par l’interprétation par les individus de leur capacité à agir sur la situation, à un niveau global, on peut considérer qu’il s’agit d’une influence environnementale dont il est utile d’avoir conscience, à défaut de la contrôler.

 

 

[1] Takooshian S. et al., “Who wouldn't help a lost child? You maybe”, Psycholoy Today, 1977, 88, p. 67–68.

[2] Peretti-Watel, P. (2000). L’enquête de victimation INSEE-IHESI. Première exploitation de l’enquête 1999. Paris, IHESI.

[3] Freedman, J.L. et al. (1972). Crowding and human agressiveness. Journal of Experimental Social Psychology, 8, 528-548.

[4] Bartol, C.R. Bartol, A.M. (2008). Criminal behavior. London: Pearson.

[5] Nieuwenhuijsen K, de Waal F.(1982). Effects of spatial crowding on social behavior in a chimpanzee colony. Zoo Biology, 1, 5–28 ;

[6] Worchel, S., Teddlie, C. (1976). The experience of crowding: A two-factor theory. Journal of Personality and Social Psychology, 34, 30-40.

[7] Bègue, L. (2010). L’agression humaine. Paris : Dunod.

[8] Nijman HLI, Rector G. Crowding and aggression on inpatient psychiatric wards. Psychiatric Services. 1999, 50, 830-831.

[9] Gaes, G. G. J. W. McGuire (1985). Prison violence: The contribution of crowding versus other deterrninants of prison assault rates. Journal of Research in Crime and Delinquency, 22, 41-65.

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