Charlie Hebdo et l’émotion collective — Je veux comprendre

Le 7 janvier dernier, la rédaction de Charlie Hebdo a été attaquée.

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Depuis, on n’a de cesse de chercher à mettre des mots, à mettre du sens sur ce qui n’en a pas. Face aux tragédies et à la mort, le pays est plongé dans une ambiance particulière, entre le choc, l’incompréhension, les interprétations…

Nous assistons au déferlement des images, nous voyons et revoyons les images d’un lieu ensanglanté, l’image de ce policier auquel on enlève la vie, nous voyons l’assaut donné à l’épicerie casher… et nous entendons le bruit des tirs.

Depuis le 7 janvier dernier, le pays est traversé par une émotion collective, une émotion si forte que plus de 4 millions de personnes se sont rassemblées dans la rue.

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Une émotion partagée

Lorsque l’on parle d’émotions, on l’entend habituellement au sens individuel – un individu est traversé par une émotion.

Dans l’un des chapitres de l’ouvrage Les peurs collectives, Silvia Krauth-Gruber, Virginie Bonnot et Ewa Drozda-Senkowska soulignent qu’une émotion peut également être ressentie au niveau du groupe. Les chercheuses rappellent les mots de Gustave Le Bon, qui décrivait la foule comme un ensemble d’individus qui possèderait « une sorte d’âme collective qui les fait sentir, penser, et agir d’une façon tout à fait différente de celle dont sentirait, penserait et agirait chacun d’entre eux isolément ».

Les auteures expliquent que l’émotion collective peut exister de deux manières :

  • L’émotion collective peut être une émotion de groupe, c’est-à-dire une émotion partagée par l’ensemble des membres d’un groupe lorsqu’ils sont exposés à un même évènement au même moment
  • Elle peut également être une émotion « au nom de son groupe », qui apparaît lorsqu’un groupe ou un de ses membres est confronté à un évènement qui induit une émotion, alors même que l’on n’y a forcément été personnellement ou directement exposé-e (en d’autres termes, nous ressentons une émotion liée à notre groupe d’appartenance).

En fin de compte, ces derniers jours, nous avons pu être touché-e-s par ces deux types d’émotions.

Nous avons assisté à un même évènement tragique, même si celui-ci nous touche tou-te-s différemment. Ce moment terrible a réveillé une émotion collective d’autant plus forte qu’habituellement, nous avons la sensation d’évoluer en sécurité (ou, en tout cas, dans une sécurité relative). Nos certitudes ont été bouleversées, remises en cause – des êtres humains ont attaqué d’autres êtres humains, ici, juste à côté de nous. Ce sentiment de proximité nourrit la projection et l’identification : et si ça avait été moi ?

Une émotion entretenue

L’émotion collective que nous ressentons, nous la ressentons réellement, elle n’est pas artificielle… et en même temps, elle est aussi créée et nourrie.

Dans une situation de crise, les dirigeant-e-s et « l’appareil médiatique » vont jouer un rôle particulièrement important : ce sont eux qui vont gérer l’émotion collective. Les différents médias commentent, verbalisent et diffusent les images… Sans forcément le vouloir ou le réaliser, ils assurent une fonction de « régulation émotionnelle » : nos états d’âmes vont souvent évoluer en fonction de ce qu’ils vont dire, diffuser, commenter.

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Lorsque l’on voit les premières images de la tuerie de Charlie Hebdo, nous vivons un choc émotionnel parce que nous percevons des images extrêmement violentes. Les commentaires des journalistes vont atténuer (ou amplifier, ce sera selon) ce choc émotionnel, ils pourront avoir un effet cathartique. Face à des images et des évènements insoutenables, ils vont apporter du sens, de la rationalité, des mots sur une situation chaotique.

Après les images violentes, nous verrons ensuite les autres facettes de la tragédie : nous verrons des témoignages de compassion envers les victimes et leurs proches, d’admiration, de soutien aux autorités… Nous entendrons également les discours appelant à la justice et à l’apaisement pour réduire l’angoisse collective, nous verrons apparaître des manifestations de deuil collectif, des démarches de « réparation » (propositions d’aides, de dons…).

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Toutes ces étapes, transmises par les médias, nourrissent et orientent notre émotion collective – c’est notamment pour cette raison que leur rôle est particulièrement important au cours des « jours d’après ». Les images que les médias choisiront de diffuser, les discours qui seront relayés, tout cela nous permettra d’intégrer l’expérience tragique à notre histoire collective et de lui donner telle ou telle tonalité.

Dépasser le choc… et échanger

Dans l’émotion collective, le truc compliqué, c’est de réussir à échanger. Silvia Krauth-Gruber, Virginie Bonnot et Ewa Drozda-Senkowska notent que l’émotion collective n’est pas toujours favorable au raisonnement. Face à des évènements violents, l’émotion prend le pas – et c’est normal ! Nous ressentons tou-te-s un tas de choses, on a besoin d’un temps pour organiser nos pensées, pour être à nouveau capables d’entendre l’autre et d’échanger.

En ce qui me concerne, après le 7 janvier, je me suis rendue compte que j’étais incapable de discuter de ce qui venait de se passer parce que j’avais très peur que mes interlocuteurs-trices disent quelque chose de raciste, d’islamophobe. Du coup, j’interprétais trop vite le moindre haussement de sourcil, le moindre début de phrase douteux… Bref, j’étais tendue et tous les discours me semblaient menaçants.

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En fait, lorsque nous sommes confronté-e-s à des évènements si tragiques, lorsque l’on nous donne des informations inhumaines, nous avons besoin d’un temps « humain » : un temps de deuil pour certain-e-s, un temps de recueillement pour d’autres. C’est aussi pour cela que les débats politiques dans ces moments-là nous semblent si insupportables, parce que nous avons besoin d’un temps d’humanité pour intégrer ce que nous venons de vivre, pour comprendre l’émotion que nous venons de traverser.

Lorsque ce temps-là sera passé, nous serons alors de nouveau disponibles pour échanger – pour comprendre ce qu’il s’est passé, pour évoquer les responsabilités de chacun-e…

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Dans un post sur le Scientific American, la psychologue Mélanie Tannenbaum évoquait l’attentat du marathon de Boston et proposait de se concentrer sur la coopération, sur l’altruisme, sur les personnes qui aident…. De ne pas centrer notre attention sur l’inhumanité de ce qu’il s’est passé, sur la terreur, mais de tourner nos regards vers ceux qui ont aidé, ce qui se sont rassemblés, sur la bienveillance et la coopération qui a existé entre de parfait-e-s inconnu-e-s.

Aujourd’hui, c’est à nous de penser aux causes, aux responsabilités, aux conséquences. C’est aussi à nous de montrer que de l’émotion collective peut naître une force d’action, un changement.

Pour aller plus loin…

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